Douglas est une personne comme on en rencontre peu, il est érudit et s’intéresse à de nombreux sujets. Son influence va bien au-delà de la simple influence. Il donne le ton au secteur et possède un atelier que les gens appellent la Rolls Royce des ateliers. Quand on parle de facteur X, on pourrait presque dire que ce terme a été pensé pour lui. Il possède ce je ne sais quoi, si difficile à décrire, mais pourtant bien palpable dans sa façon de faire et de penser. Il faut le côtoyer pour comprendre tout ce que cela revêt. Nous avions envie de vous permettre de mieux le connaître et comprendre d’où lui vient cette aura unique. Une partie de son charisme. Un fragment de sa personnalité. Douglas se lance rarement des collaborations comme celles-ci. C’est pourquoi, nous voulions bien faire les choses pour cette collaboration qui nous est si chère. Et nous avons trouvé la bonne personne pour nous y aider. Robert Spangle, alias thousandyardstyle : Ce photographe itinérant qui couvre tant de sujets, depuis la vie palpitante de la mode masculine jusqu’aux conflits actuels en Ukraine.

Douglas, Robert et l’équipe de MORJAS se sont réunis en Angleterre pour vous proposer notre vision commune. Une fois l’agitation du tournage retombée, j’ai eu la chance de passer du temps avec Douglas et de découvrir son côté le plus intime.



Douglas. Et vous ?
Je vais très bien merci. Et vous ?

Tout va bien. Nous sommes ravis des premiers résultats de cette collaboration. Parlez-moi de vos origines. Où habitez-vous?
J’habite à Bristol, à environ 1 heure de route du Somerset, où se trouve la atelier.

Comment organisez-vous votre quotidien entre Bristol et le Somerset ?
Mon quotidien est généralement consacré à Fox Brothers. Je travaille en général 3 jours par semaine à l’atelier, je suis en déplacement une journée et je travaille également de chez moi.

À quoi ressemble le Somerset ?
Le Somerset est un comté merveilleux. C’est très vert et très pluvieux, mais les paysages sont magnifiques. C’est un peu le comté anglais par excellence, une véritable image d’Épinal.

Vous faites des concours de jardinage alors ?
Oh, absolument !

Votre nom de famille sonne français. D’où vient votre famille ?
Elle est en effet d’origine française. C’est un nom huguenot ! Je viens d’une famille de tisserands de soie qui a émigré de France. Ma famille s’est installée dans le quartier de Spitalfields à Londres.

Ah, alors vous avez le textile dans le sang ?
Oui, c’est certain. Le tissu fait partie de mon ADN. À 16 ans, j’ai commencé à imprimer des T-shirts, puis j’ai poursuivi mes études supérieures et ma vie s’est déroulée naturellement si je puis dire. J’ai toujours travaillé avec les textiles, de près ou de loin. Et maintenant, bien sûr, mon travail avec le tissu le plus luxueux du Somerset, c’est un peu une façon pour moi de boucler la boucle.

Je pense avoir une assez bonne idée de la provenance de votre tissu, mais qu’en est-il de tout le reste ? Le costume à la britannique fait-il également partie de votre ADN ?
Je pense que pour moi, l’art du tailleur est avant tout centrée sur l’artisanat. J’ai essayé des costumes partout dans le monde. Mais ceux de Saville Row offrent une allure bien plus structurée. À Naples, l’épaule est plus détendue, et si vous remontez le pays à partir de là, elle se fait de plus en plus définie et rigide. Milan est finalement plutôt britannique d’une certaine manière. Parfois, on ne peut s’empêcher de se demander   « C’est vous qui l’avez fait ? À la main ? » Je trouve cela vraiment fascinant de pouvoir parcourir le monde par votre métier et rencontrer d’autres artisans un peu partout. C’est devenu naturel d’essayer le résultat du travail des autres. Je me suis donc retrouvé avec des pièces incroyables originaires de nombreux endroits dans le monde.


Tous les grands tailleurs ont-ils quelque chose en commun ?
La passion. La passion et les compétences. Il est impossible de précipiter ces choses-là. Vous pouvez voir à un kilomètre si un vrai tailleurs a mis la main sur un costume. C’est un don à bien des égards.


Comme tout artiste.
D’accord, je comprends.


Mais vous avez été une sorte d’artiste vous-même ? Imprimer des t-shirts ?
Oui ! J’ai fait ça de manière plutôt informelle et banale, en imprimant des t-shirts sur la table de cuisine de ma mère. C’est important de trouver un moyen de subsistance  Et travailler en faisant quelque chose que vous aimez est très gratifiant et c’est une grande chance d’une certaine manière. Vous n’avez pas l’impression de travailler.


Je ne pourrais pas être plus d’accord. Les t-shirts font leur grand retour ces temps-ci. Ont-ils encore leur place dans la garde-robe de l’homme moderne ?
Je pense que oui. Vous savez, j’ai des t-shirts vraiment amusants que j’ai collectionnés au fil des années. Je dois aller les recherche dans l’armoire de ma fille, qui les voit et craque dessus !


Ah, ah, j’imagine !
J’ai acheté des t-shirts dans ma jeunesse que j’ai toujours. J’aime l’idée que vos t-shirts renseignent sur votre vie et votre parcours.


C’est un vêtement très simple à la base, mais qui peut être fait de millions de façons. C’est donc un excellent support pour exprimer votre style, votre personnalité.
Oui, c’est certain. Je pense qu’il est intéressant de voir que de nos jours, les ados achètent un t-shirt d’une marque populaire mais savent ce qu’ils portent. En fin de compte, il peut toujours y avoir un logo sur un t-shirt, mais ils se renseignent sur la durabilité de la marque, comment se fait la production.

Est-ce quelque chose que vous prenez également en compte lorsque vous créez des vêtements chez Fox Brothers ?
Tout à fait. C’est un sujet très important pour nous. Le bien-être animal et comment les choses sont produites, notre empreinte carbone. Tous ces éléments sont incontournables pour nous. En ce moment, nous menons fait un énorme projet où, au lieu du papier bulle, nous utilisons les chutes de nos métiers à tisser, qui sont toutes en laine. Cela fait de beaux emballages et c’est un déchet entièrement naturel.


Cela donne un aspect très luxueux.
Parfois, les gens critiquent le marché du luxe à cause du prix élevé. Mais ce à quoi la plupart des gens ne pensent pas, c’est tout le travail et les détails qui se cachent derrière ce prix. Des années et des années de formation et de pratique dans un métier, c’est ça que vous payez. Pas assez de marques communiquent sur cet aspect.


C’est certain. Il en va de même pour la création de votre tissu, non ?
Certains détails sont tout simplement extraordinaires, non seulement de la part des artisans, mais aussi en termes de matières premières. Mon équipe et moi voyageons dans le monde entier pour trouver les meilleures matières, généralement en provenance d’Australie. Ce n’est pas juste un morceau de tissu. Nous n’appuyons pas simplement sur un bouton pour faire sortir un morceau de tissu d’une machine.


Concernant ce sujet, la technologie joue-t-elle un grand rôle dans votre processus de fabrication ?
Au cours des 30 à 40 dernières années, la technologie a sans nul doute été trop intrusive. Ou du moins, notre désir d’utiliser cette technologie pour créer différents produits synthétiques a pris trop de place. La laine est en fait une fibre technique incontournable. L’homme a redoublé d’ingéniosité pour essayer d’en reproduire une version non naturelle entièrement à base de pétrole, comme la fibre polaire. Mais au final, la polaire, ce n’est qu’une très mauvaise version de la laine.


Douglas et moi avons continué à parler des fibres synthétiques pendant un moment jusqu’à ce que je me souvienne que nous étions en pleine interview. Après ces digressions, nous revenons à notre conversation.

"Not many people wear them nowadays, but I think ties are important because you can change an entire outfit from casual to formal very, very quickly."

- Douglas Cordeaux

Pouvez-vous nous parler d’une erreur que vous auriez commise qui vous aurait finalement servi ? Une erreur qui vous aurait fait avancer ou comprendre quelque chose ? dont vous avez fini par apprendre.
Oui, je dirais Fox Brothers.


Vraiment ? Comment cela ?
J’y suis depuis 13 ans, mais tout est arrivé par un pur hasard.

J’ai déjeuné avec Jeremy Hackett. Nous parlions de faire d’une marque typiquement britannique une entreprise de vêtements pour hommes. Jeremy m’a alors parlé de Fox Brothers dans le Somerset, qui est mon comté d’origine. Mais je ne connaissais vraiment rien de cet atelier. Mais il a mis fin à la conversation en disant : « Quoi que tu fasses, n’achetez pas cet atelier. C’est un vrai cauchemar ». Avec Deborah Meaden, ma partenaire commerciale, nous avons quand même décidé de l’acheter. Les 3 premières années ont été terriblement dures. Je me suis regardé dans le miroir et je me suis demandé ce que j’avais fait. Avant tout allait bien pour moi. Ce n’est qu’à la fin de ces 3 années que j’ai commencé à voir la lumière au bout du tunnel. Au cours de la quatrième année, lors d’un salon professionnel en Italie, Antonio De Matteis de Kiton a déclaré : « Vous avez la Rolls Royce des ateliers ». Et voilà, on était lancé. Mon équipe marketing a commencé à considérer mon usine de textile comme une sorte de Rolls Royce. Et moi aussi, depuis ce moment, je nous vois de cette manière. Si vous avez la passion, vous passez une étape.

Alors, quel est votre rôle chez Fox Brothers?
Aujourd’hui, je suis aux commandes de la gestion de l’entreprise. J’ai une équipe incroyable qui gère la production, la conception, les patrons et les ventes. Alors je supervise le tout et j’apporte des idées. Mais mon truc, c’est vraiment de protéger l’identité de notre marque. La communication avec nos clients, autour de la livraison, quand tout va bien ou même moins bien. La transparence est la clé. Il y a en ce moment une pénurie mondiale de matières, donc être transparent avec nos clients quant au moment où nous pourrons leur livrer leurs commandes est indispensable pour la satisfaction client.


En va-t-il de même lorsque vous êtes sur Instagram ?
C’est agréable d’avoir un public. Cela nous permet de partager des idées et des réflexions sur la mode et notre mission. Beaucoup de gens n’ont pas la possibilité de voyager, mais ils adorent voir des vêtements du monde entier, alors j’essaie d’en montrer le plus possible. Pour les former, mais aussi pour créer un lien. Mais le tout est de rester transparent. Comme montrer comment tirer le meilleur parti de vos vêtements ou comment les réparer quand cela est nécessaire.


Retoucher, réparer, c’est l’avenir.
Oui, en effet. J’ai acheté ma première paire de chaussures cousues Goodyear quand j’avais à peine 20 ans. À cette époque, ces chaussures étaient très chères, mais j’en voulais absolument une paire. Et je les ai toujours aujourd’hui. J’en suis à ma troisième semelle. J’ai d’abord eu une semelle Dainite, puis en cuir et je suis repassé au Dainite, et elles restent absolument magnifiques.


Même après 30 ans, je les porte avec toujours autant de fierté et de plaisir.
Oui ! Les gens ne comprennent pas ça. Il faut investir dans des choses dont vous avez envie de prendre soin. Achetez une fois et achetez bien. Ne vous inquiétez pas trop d’y faire un accroc, de les égratigner. Chaque petit accident raconte une histoire et fait que votre vêtement ou vos chaussures sont les vôtres.


Vous inspirez beaucoup de monde, mais qui vous inspire ?
J’ai toujours aimé bien m’habiller. Quand j’étais enfant, je me suis mis au golf parce que j’aimais bien l’idée de porter des pantalons à carreaux. Mais je pense que le mouvement punk et le skateboard m’ont vraiment façonné. C’était un peu la tendance dans mes jeunes années. Malcolm McLaren a été l’une de mes plus grandes influences. Il a réussi à créer ces tribus très rapidement, et ça m’a toujours fasciné de voir comment lui et Vivienne Westwood ont créé tous ces looks et ces mouvements. Ils ont créé de nouvelles façons de s’exprimer. Et au fur et à mesure qu’il prenait de l’âge, il a évolué vers la couture et des choses comme ça. Et j’aime bien ce genre d’attitude. Mais en termes de style, Charlie Watts est mon icône. Il a un style génial. Son souci du détail et de la couture est tout simplement phénoménal.


Je remarque que vous êtes très pointilleux sur les détails et que vous cherchez toujours à avoir le meilleur dans tout ce que vous faites et ce que vous portez. Cela se répercute-t-il sur votre vie en général ? Vous ne mangez que des pâtes faites dans des moules en bronze ?
Ah oui, je suppose ! Cela a forcément un impact dans tous les aspects de ma vie. Je me renseigne en général beaucoup sur tout ce qui se passe dans ma vie.


C’est un peu comme une obsession…
Oui, les gens autour de moi diraient probablement que c’est une obsession. On m’en a parlé l’autre jour. Prenez la cuisine, je trouve cela très relaxant. Mais si on me demande ce que je veux manger jeudi, je me dis qu’on est que lundi et que je n’ai aucune idée de ce qui me fera envie le jeudi. La nourriture est, pour moi, beaucoup plus personnelle. Tout dépend de ce que je fais ce jour-là. Est-ce que j’ai l’impression que je suis épuisé ? Ai-je besoin d’une dose de spiruline ou de autre chose après avoir bu un peu trop de vin la veille ? C’est comme quand je suis allé à Naples pour un essayage de costume. Je suis allé à l’atelier et Maximiliano, le propriétaire, est venu avec ses propres tomates au restaurant pour les faire cuire, car il les avait cueillies le matin même sur le Vésuve.


Ça semble appétissant
On s’est en effet régalé. Les tomates étaient délicieuses, et en fait, vous vous concentrez sur la saveur de la tomate. Et chaque fois que je porte ce costume que j’ai fait faire, la première chose dont je me souviens, c’est toute l’expérience de ce moment, dans sa globalité, le costume en tant que tel et l’histoire de ces tomates.

Vous avez vraiment le souci du détail.
J’aime les détails.


Passons à notre dernière question. J’aimerais vraiment connaître Douglas Cordeaux un peu plus en profondeur. Quels sont les 3 basiques dont tout le monde doit avoir dans sa garde-robe ?
Je pense qu’un très beau blazer est important, probablement un blazer hopsack. Il faut qu’il soit réalisé dans un tissu trois saisons avec des poches plaquées. J’adore le fait qu’un blazer puisse se porter avec un jean traditionnel ou un selvedge japonais, qui donne une allure folle. Mais vous pouvez également le porter avec un pantalon en flanelle gris moyen, qui sera tout aussi élégant. C’est très contemporain. Vous pouvez également changer de look en le portant avec une cravate. Peu de gens en portent de nos jours, mais je pense que les cravates méritent de retrouver leurs lettres de noblesse car vous pouvez donner un twist unique à tout votre tenue décontractée juste avec une cravate.

Une autre chose dont vous avez besoin est une paire de chaussures. En fait, vous savez, mes chaussures préférées cet été sont les mocassins en daim marron de MORJAS.


Je suis si heureux de vous entendre le dire.
Je les adore. Je ne dis pas cela parce qu’ils m’ont été offerts, mais je les porte tout le temps. Quand je me penche en avant, ils ne baillent pas sur le côté, ce que je trouve fantastique.

Douglas Cordeaux n’a pas juste le sens du détail. Il incarne la notion même du mot détail.


Donc, tout le monde devrait avoir un beau blazer en tissu trois saisons et une paire de bonnes chaussures bien faites qui vont avec tout. Quoi d’autre ?
Il faut se concentrer sur les pièces réparables. Je pense que tout le monde a besoin d’un costume. Un costume bleu. Et si vous le portez beaucoup, procurez-vous deux pantalons pour avoir des possibilités d’apporter un peu de changement, jouer avec le style.


Et là, vous êtes parés. Les trois indispensables !
Bon, si peux oser, j’ajouterais une dernière chose. Une bonne veste de sport en tweed. Mais si cette veste est votre premier achat, ne prenez pas un modèle imprimé. Optez pour quelque chose comme des chevrons ou du tweed. Ces modèles sont intemporels. Ils vous feront des années. Si vous avez un trou dedans, ce qui est relativement peu probable, il est assez simple de la réparer. Avec un empiècement, vous y ajoutez un style personnel, qui sera unique. Vous y laissez votre propre marque.


C’est vraiment formidable de voir chez vous ce sens de la réparation et de vous investir pour entretenir vos vêtements.
Oui, c’est un fait. Et pour en revenir à la première paire de chaussures que j’évoquais tout à l’heure, je les ai amorties depuis longtemps, la dépense en valait le jeu.



Nous avons encore de belles années devant nous !
Exactement !

Robert nous rejoint. Apparemment, le soleil est idéal à ce moment-là. Alors Douglas pose pour quelques dernières photos, et je reste assis, réfléchissant à tout ce que nous venons de nous dire. Je baisse les yeux sur mes chaussures, et j’y distingue un petit accroc. Juste avant notre rencontre, je me suis cogné les pieds sur le trottoir. D’habitude, j’aurais essayé de le réparer immédiatement, mais aujourd’hui, je me dit : « C’est mon égratignure. C’est ma marque. »

Shoes worn by Douglas Cordeaux

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